« La dignité avant le pain »
Farhat Hached (1914-1952)

Le mouvement syndical des pays en développement demeure lié au niveau de développement économique ou industriel. Ces pays largement non-industrialisés, encore dépendants, dans une grande mesure de la production du secteur agricole, et favorisés par un certain nombre de ressources minières qui ne sont qu’exceptionnellement transformées sur place, n’offrent pas les conditions objectives favorables à l’éclosion et à la fortification d’un mouvement syndical.

Le mouvement syndical est aujourd’hui un élément reconnu dans la vie sociale des Etats d’Afrique. Après des années de luttes intenses, il est admis tant par ses partisans que par ses adversaires, comme un facteur important de la vie politique, économique, et sociale. Tout en restant fondamentalement l’organe de représentation et de défense des intérêts des salariés, le mouvement syndical, qui a revêtu des modalités différentes selon les temps et les lieux, a subi un parcours tumultueux et très riche en rebondissements.

Pour mieux appréhender les faits actuels, il est donc indispensable de faire un retour en arrière, c’est effectivement le passé qui nous éclaire sur l’existence de certaines organisations syndicales, de certaines traditions toujours vivaces en Afrique d’aujourd’hui.

I. Bref aperçu sur l’histoire du mouvement syndical en Afrique :

L’histoire du syndicalisme en Afrique remonte à la période coloniale. La Grande-Bretagne, précédant la France et la Belgique dans la « libéralisation », a exporté le modèle des syndicats d’entreprise qui s’allient pour former, à l’échelle d’un pays, un TUC (Trade-Union Congress) unique. Par contre le modèle français a exporté ses divisions : La Confédération Générale du travail (CGT), Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC), et Force ouvrière (CGT-FO), ouvraient des filiales dans la plupart des territoires africains et envoyaient leurs représentants dans les colonies afin d’aider à la mise en place et à la formation de leurs filiales africaines, en suivant leurs modèles de pluralisme syndical.

De même, dans les colonies belges, et tout particulièrement dans le Congo belge de l’époque, les organisations syndicales étaient également divisées en fonction des clivages idéologiques de cette période, mais contrairement au modèle français, elles n’étaient pas directement affiliées aux organisations syndicales chrétiennes ou socialistes belges.

Après, l’Indépendance le mouvement syndical africain se trouve à un tournant important de son histoire. Après avoir contribué de manière significative à la lutte pour les indépendances et pour l’émancipation des peuples africains, le mouvement syndical africain s’est trouvé confronté aux nouvelles réalités politiques :(construction de l’Etat-nation) et socioéconomiques : (sous-développement). Ces réalités ont changé les rapports de force entre l’Etat et les organisations syndicales.

Pour certains l’unification du mouvement syndical et la collaboration avec l’Etat est le meilleur moyen de garantir le développement, pour d’autres le pluralisme syndical est fondamental, car il est le gage des libertés politique et de la démocratisation du régime.

Ainsi, à partir des années soixante, dans la majeure partie des pays africains, les organisations syndicales ont été inclues dans une alliance avec les partis au pouvoir, le système « un parti -un syndicat » est alors installé et imposé dans la plupart des pays. Cette situation a perduré jusque dans les années quatre-vingt-dix, années durant lesquelles, une vague de libéralisation a traversé le continent engendrant un bouleversement à la fois politique, économique et social ; c’est le cas notamment, du Bénin, de la Namibie, de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo, de la Centrafrique, du Soudan etc. Des mouvements sociaux ont lieu : grèves, soulèvement de la population qui descend dans les rues pour réclamer l’amélioration des conditions de vie et de travail. La remise en cause des régimes politiques en place se traduit par des mouvements d’insurrection accentués ou occasionnés par la mobilisation des organisations syndicales et des associations contre des systèmes politiques corrompus. Toutes ces actions visent le changement, l’instauration de l’État de droit.

Ainsi, le pluralisme politique et syndical est rétabli, créant de nouvelles perspectives pour les libertés syndicales et les réformes institutionnelles

Toutefois, ce principe louable du pluralisme syndical a fait l’objet d’abus et est devenu un outil de fragmentation, au détriment de l’efficacité et de la crédibilité du mouvement tout entier.

Aujourd’hui, en dépit du processus de démocratisation des régimes auquel les organisations syndicales ont contribué, la fragmentation et l’éclatement du champ syndical les a beaucoup affaiblies (désyndicalisation sans précédent). Cette désyndicalisation trouve ses origines dans les dissensions internes, la crise de la démocratie interne et la montée de l’individualisme, ainsi que les divergences entre les organisations syndicales.

II. Enjeux et défis du mouvement syndical en Afrique :

La mondialisation de l’économie a entraîné, dans le mouvement syndical, une remise en question des règles du jeu et le place dans une position de vulnérabilité et de dépendance. Les restructurations d’entreprise, la précarisation de l’emploi, le désengagement de l’État, l’élargissement des disparités sociales, ainsi que la corruption représentent autant de changements provoquant des effets négatifs sur les organisations syndicales.

Au-delà des aspects négatifs de la mondialisation néolibérale, il y a lieu de relever quelques aspects positifs de ce processus comme moyen puissant d’accélérer la croissance et le développement. Dans cet élan, on note l’apparition de la société du savoir favorisant la nouvelle économie numérique capable de créer des emplois qualitatifs et d’améliorer la qualité de vie des hommes et des femmes.

A la lumière des transformations susmentionnées, il est légitime de se demander si le mouvement syndical en Afrique a réellement pris conscience des transformations profondes et irréversibles de l’économie mondiale ?

La mondialisation de l’économie apparaît comme un enjeu majeur. Cette évolution a considérablement modifié le rapport de force entre employeurs et employés.

En réalité, les organisations syndicales se retrouvent dans une position délicate. L’évolution récente de l’économie diminue fortement l’influence des organisations syndicales.

Ainsi, l’avenir est source de défis pour les organisations syndicales et le système de concertation sociale. Le modèle de développement économique sur lequel s’est construite la concertation sociale vacille dans un contexte de croissance faible, de concurrence mondiale accrue et de dégradation environnementale.

Le défi est donc de taille pour les organisations syndicales en Afrique, d’autant plus que leur marge de manœuvre est relativement étroite. Il s’agit tout d’abord de faire émerger des positions susceptibles de satisfaire l’ensemble de leurs affiliés. Ensuite, sans renier leur rôle vis-à-vis des travailleurs, les organisations syndicales se doivent de fournir des réponses innovantes et réalistes, à même de générer des compromis.

Conclusion

A l’ère de la mondialisation, caractérisée surtout par la libéralisation économique, l’innovation technologique, les organisations syndicales ont perdu beaucoup de leur audience et leur efficacité, ainsi que la condition générale du salariat s’est fortement dégradée.

Pour remédier à cette situation, le mouvement syndical doit dorénavant composer avec les nouvelles forces sociales qui ont émergé sur la scène publique : mouvements des droits de l’homme, mouvements écologiques, mouvements culturels, mouvements humanistes, etc. C’est avec ces nouvelles forces sociales que le mouvement syndical africain doit accentuer le dialogue sur les questions de développement, de gouvernance et de l’environnement afin de favoriser la convergence des points de vue et des stratégies.

Cette question des alliances est devenue incontournable, y compris pour le syndicalisme international. De toute évidence, le mouvement syndical, pas seulement en Afrique mais partout dans le monde, ne peut plus prétendre pouvoir porter à lui seul un nouveau projet de développement économique et social.

Bref, en Afrique, les enjeux sont considérables et l’avenir incertain.

Des références pour aller plus loin :

  • Eddy Laurijssen avec la collaboration des spécialistes d’ACTRAV «Pluralisme syndical et prolifération des syndicats en Afrique francophone» Organisation internationale du Travail, Bureau des activités pour les travailleurs–Genève : BIT, 2010.
  • Gérard Fonteneau « Histoire du syndicalisme en Afrique » Editions Karthala, Paris, 2004.
  • Gérard Kester et O. Sidibé « Syndicats Africains : à vous maintenant pour une démocratie durable » Editions L’Harmattan, Paris, 1997.
  • Jean Marc Ela « Travail et entreprise en Afrique » Editions Karthala, Paris, 2006. 
  • Meynaud et A Salah-Bey « Le syndicalisme africain » Editions Payot, Paris, 1963.
  • Jean-Marc Bikoko «Le syndicalisme à la croisée des chemins : 50 après le début des indépendances en Afrique » Editions L’Harmattan, Paris, 2012.