« En réalité nos peuples (Arabo-Berbères et Négro-Africains) sont métisses ethniquement et culturellement. Quand je me rends au Maghreb, je me sens chez moi »
Léopold Sédar Senghor (1906–2001).

Résumé

Aujourd’hui, le contexte de l’intégration en Afrique est marqué par le processus de mondialisation et de marginalisation du continent. Cependant l’intégration régionale apparaît comme une solution porteuse d’espoir pour propulser l’Afrique dans l’économie globalisée et lui permettre de renforcer sa position sur le plan des échanges internationaux. En effet l’intégration régionale est considérée comme une voie stratégique pour promouvoir un développement durable et inscrire positivement l’Afrique dans cette mondialisation. Cet article traite la question de l’intégration régionale en Afrique à travers les communautés économiques régionales.

Mots-clés 
Afrique, coopération, développement, intégration régionale, bilan et perspectives

Introduction

Face aux enjeux de la mondialisation et à la concurrence intense, les Etats Africains, se concentrent de plus en plus sur l’intégration régionale en tant que stratégie de réalisation d’une croissance économique durable, vu qu’il existe un consensus sur le fait qu’en mutualisant ses capacités et ses ressources et en mobilisant les énergies, le continent sera à même de surmonter les défis du développement auxquels il est confronté. Alors quel est le bilan aujourd’hui de cet idéal régional dans le processus de développement du continent ? Comment l’intégration régionale peut-elle aider l’Afrique ? Quel avenir pour l’intégration régionale économique en Afrique ? Quels sont les défis de l’intégration régionale ?

I-Historique de l’intégration économique en Afrique :

Au moment des indépendances, le sénégalais Léopold Sedar Senghor et le ghanéen Kwame Nkrumah développent l’idée d’une nécessaire intégration africaine.

Le premier projet d’intégration régionale africaine a été initié par les présidents Kwame Nkrumah du Ghana et Ahmed Sékou Touré de la République de Guinée qui ont signé, en avril 1959, la “ Déclaration de Conakry ” engageant les deux pays à consolider l’union Guinée-Ghana et réaffirmant le soutien à la cause de l’unité africaine. Mais L’union Guinée-Ghana ne fut jamais dotée de structures juridiques propres, et sur le plan politique les deux Républiques restèrent autonomes et n’entreprirent aucune démarche commune.

A la même époque, les représentants du Sénégal, du Dahomey (Bénin actuel), du Soudan (Mali actuel) et de la Haute Volta (Burkina Faso actuel) décidèrent, le 17 janvier 1959, de regrouper ces quatre Républiques au sein de “ la Fédération du Mali ”. Mais cette Fédération éclata en 1960, à la suite d’un coup d’Etat manqué le 20 août de la même année. Mais ce n’était là que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. L’antagonisme entre Modibo Keita du Soudan et Léopold Sédar Senghor du Sénégal, leur différence de style et de méthodes, leurs orientations idéologiques opposées, faisaient partie des nombreux facteurs provoquant l’éclatement de la fédération du Mali.

A partir des années soixante-dix et quatre-vingt la volonté de regroupement s’exprimera sur des échelles de plus en plus vastes, partout à travers le continent. Les regroupements se sont donc multipliés, fondés généralement sur la proximité géographique et linguistique des pays qui les composent. Ces ensembles régionaux poursuivent les mêmes objectifs et notamment, la coordination des programmes économiques afin de favoriser la croissance et le développement.

Toutefois, les crises économiques qui se sont abattues sur la plus grande partie de l’Afrique à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt n’ont fait que nuire davantage aux efforts d’intégration. Elles ont également permis aux pays donateurs et aux institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale de préconiser une grande réforme des politiques économiques. Les programmes d’ajustement structurel que les pays africains ont alors adoptés sous pression ont abouti à la privatisation de centaines d’entreprises publiques, à une libéralisation généralisée du commerce intérieur et international et à une contraction importante des secteurs publics africains.

Ainsi, les résultats décevants des stratégies de développement des premières décennies ayant suivi les indépendances africaines ont conduit à l’organisation de nombreuses sessions de débat et de réflexion consacrées à la libération du continent, des contraintes qui de toute évidence, allaient mener à une impasse et à la paralysie. La Conférence de Monrovia (1979) qui a précédé l’adoption du Plan d’Action et de l’Acte Final de Lagos (1980) en sont des exemples édifiants. Il faut également rappeler que le Plan d’Action et l’Acte Final de Lagos avait à son tour généré le Traité d’Abuja au Nigéria (1991) orientant la Communauté économique africaine sur la voie de l’intégration économique. Ce traité prévoit l’établissement d’une communauté économique africaine d’ici à 2027, avec une monnaie commune, une mobilité intégrale des facteurs de production et la libre circulation des biens et des services entre les pays africains.

Depuis le début des années 2000 plusieurs initiatives prometteuses à l’intégration régionale ont été mises en œuvre, mais les progrès sont considérés comme disparates par les observateurs. À l’heure actuelle, la Communauté d’Afrique de l’Est (CEA) apparaît comme l’entité la plus avancée, avec un marché commun établi depuis juillet 2010. Dans l’autre sens, la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est considérée comme la plus en retard sur le plan économique : l’union douanière n’est entrée en vigueur que le 1er janvier 2015et l’objectif de lancer une monnaie unique en 2020 paraît difficilement tenable. Il existe aujourd’hui en Afrique quatorze grands groupements économiques régionaux plus ou moins intégrés (Tableau ci-dessous). Parmi ces groupements, onze ont été reconnus comme communautés économiques régionales (CERs).

Communauté Economique Régionale

Type

Date et domaine D’intégration et de coopération

Etats Membres

Observations

Union du Maghreb arabe (UMA)

ZLE


Créée en février 1989, l’UMA est une communauté économique.

Algérie, Libye, Maroc, Tunisie, Mauritanie.

UMA est paralysée depuis sa création par le contentieux algéro-marocain autour du Sahara.

Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)

ZLE

Créée le 28 mai 1975, la CEDEAO est une communauté économique régionale qui a pour objectif initial de favoriser l’intégration économique en Afrique de l’ouest. Depuis la guerre civile au Liberia en 1989, l’organisation joue également un rôle de médiation dans les conflits de la sous-région.

Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo.


Limitations financières et militaires. fossé entre les décisions prises et les attentes des populations ; bataille de leadership entre les poids lourds économiques et politiques de la sous-région.

Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC)


ZLE

Créée le 17 août 1992, la SADC a un champ de compétences assez large. De l’intégration financière et monétaire au maintien de la paix.

Angola, Botswana, Lesotho, Malawi, Mozambique, Swaziland, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe, Namibie, Afrique du Sud, Maurice, République démocratique du Congo, Madascar, Seychelles.

Domination sans partage de l’Afrique du Sud sur l’organisation.




Communauté des États sahélo-sahariens (CENSAD)





ZLE







Créée le 4 février 1988, la CENSAD a pour but d’améliorer la coopération économique des pays de la région sahélienne.




Bénin, Burkina Faso, République centrafricaine, Comores, Tchad, Côte d’Ivoire, Djibouti, Égypte, Érythrée, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal, Sierra Leone, Somalie, Soudan, Togo, Tunisie.

Commerce est quasi inexistant entre ses pays membres. Peu d’activité entre 2011 et 2013 (paralysée par la crise libyenne). L’organisation fait doublon avec la Comesa. Quatre pays siègent à la fois au Comesa et à la CENSAD : Égypte, Soudan, Érythrée et Djibouti.

Marché commun de l’Afrique australe et orientale (COMESA)





ZLE


Crée en décembre 1994, le Comesa est une zone de libre-échange.



Égypte, Soudan, Djibouti, Comores. Angola, Burundi, République démocratique du Congo, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Madagascar, Malawi, Maurice, Namibie, Rwanda, Seychelles, Swaziland, Ouganda, Zambie, Zimbabwe.


L’organisation fait doublon avec la CENSAD (voir plus haut).


 Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad)

ZLE

Créée en 1986, initialement sous le nom d’Igadd (Autorité Intergouvernementale sur la sécheresse et le développement), l’Igad est une communauté économique régionale qui a pour mission la mise en œuvre de la coopération et l’intégration économique de ses États membres. Ses objectifs se sont étendus au maintien de la paix.

Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Somalie, Soudan, Ouganda.


capacité de médiation, gestion des crises limitée.


Communauté économique des États de l’Afrique centrale 

 (CEEAC)



ZLE

Créée en octobre 1983, la CEEAC est une communauté économique visant à la libéralisation des échanges et la libre-circulation des personnes. Ses objectifs se sont étendus au maintien de la paix et à l’appui au processus électoral.

Angola, Burundi, Cameroun, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad, São Tomé e Príncipe.

Fossé entre les décisions prises et les attentes des populations.


Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC)


 



UD

Créée le 16 mars 1994 et institutionnalisé par un traité en juillet 1996, la Cemac a officiellement succédé en 1998 à l’Udeac (Union douanière et économique d’Afrique centrale). Elle institue une union monétaire entre les pays membres (par ailleurs tous membres de la CEEAC), qui ont tous le franc CFA en partage. La Beac (Banque des États d’Afrique centrale) en est la banque centrale.


Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazzaville, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad.


Intégration régionale, libre circulation des personnes. Fossé entre les décisions prises et les attentes des populations. Mauvaise gouvernance.

Communauté de l’Afrique de l’Est (CEA) 






UD

Créée en 2001, l’EAC est une communauté économique régionale. Ses compétences vont de l’intégration financière et monétaire au maintien de la paix en passant par la bonne gouvernance.


Burundi, Kenya, Ouganda, Tanzanie, Rwanda.


Tensions internes. La Tanzanie et le Burundi ont ouvertement reproché aux trois autres pays de faire cavaliers seuls, en adoptant, sans eux, une série de projets d’infrastructures.

Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)



UD


Créée en 1994, l’UEMOA a succédé à l’Union monétaire africaine (UMOA). Elle s’est donnée pour objectif de promouvoir l’intégration économique de ses États membres par le biais d’un marché ouvert et concurrentiel et la mise en place d’un cadre juridique harmonisé et rationnalisé. Ses membres ont le franc CFA en partage. Sa banque centrale la BCEAO

Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo.


Difficultés pour mettre en œuvre des décisions prises par les chefs d’État lors des sommets. Fossé entre les décisions prises et les attentes des populations. Libre circulation des personnes.

Communauté de l’océan indien

 (COI)


UD

Organisation d’intégration régionale crée en 1982 ayant pour but de renforcer la coopération et l’intégration entre les îles de l’océan Indien.


Comores, Madagascar, Maurice, Seychelles, La Réunion.


Faible impact régional.

II-Bilan succinct de l’intégration régionale en Afrique :

Après une phase initiale de progrès rapide entre 1994 et 1997, le processus d’intégration régionale a connu un ralentissement jusqu’en 1999, même si le bilan est contrasté, avec des différences marquées entre les communautés. Toutefois, certains groupements régionaux ont permis d’avancer sur la voie de l’intégration, mais les résultats restent mitigés.

Parmi les initiatives positives on peut mentionner d’abord la CEMAC, qui a réussi à former une union monétaire et douanière, à harmoniser le cadre réglementaire pour les entreprises. La COMESA a mis en place des règles uniformes et a simplifié ses procédures douanières. Il a aussi réussi à éliminer les obstacles non tarifaires, les restrictions de change et à supprimer les contingents d’importation et d’exportation. La SADC a harmonisé les mesures régissant l’impôt, l’investissement, les bourses de valeurs mobilières et les assurances, tout en parvenant à la convergence macroéconomique. Dans d’autres domaines de la coopération au service du développement, par exemple pour le secteur énergétique, la Communauté de développement de l’Afrique australe a également fait des avancées. La CEDEAO a éliminé les droits de douane sur les matières premières et a progressé vers la convergence sur le plan macroéconomique.

Les initiatives régionales en Afrique, n’ont pas fait beaucoup en revanche pour améliorer la situation économique des pays membres ni pour assurer la croissance durable et la libéralisation. La part du commerce intra-régional dans le commerce total reste très inférieure, dans le cadre des arrangements d’intégration régionale en Afrique, à ce qu’elle est en Asie et en Amérique latine. L’Afrique est en retard si l’on en croit le niveau de commerce intra-régional: en Europe, il atteint 60%, en Amérique du Nord, 40%, dans l’ASEAN, 30%, et en Afrique quelque part entre 10 et 20%, selon le crédit que l’on accorde aux statistiques. Au sein de la CEEAC, les exportations intra-régionales ne dépassent pas 0,8%, ce qui témoigne d’une intégration quasi-inexistante. Plusieurs obstacles, comme le manque d’infrastructures, la lourdeur des procédures administratives et des contrôles aux frontières ainsi que la corruption continuent de s’opposer à une meilleure intégration des économies africaines, et méritent plus d’attention de la part des communautés régionales.

Certes des efforts importants ont été déployés en vue de la convergence économique et de la mise en place de la Communauté économique africaine et de l’Union africaine, mais des problèmes, des lacunes demeurent et devront être pris en charge. Jusqu’à présent le volume du commerce intra-africain reste faible. Le coût élevé des activités économiques, en particuliers les transports, l’insuffisance du commerce régional constitue encore des entraves aux échanges. Principaux acteurs de l’intégration régionale, les CERs n’ont toujours pas reçu de pouvoirs supranationaux requis pour assurer l’exécution des décisions collectives et la convergence des politiques communes. Elles doivent être rationalisées et habilitées à agir au nom de leurs Etats membres. Le financement de l’intégration régionale est une autre contrainte fondamentale qui se traduit par l’insuffisance des ressources financières des CER et des programmes d’intégration.

III-Perspectives d’avenir :

L’intégration régionale demeure la stratégie clef qui permettra aux Etas africains d’accélérer la transformation de leurs économies fragmentées, d’élargir leurs marchés, d’étendre l’espace économique continental et de cueillir les fruits des économies d’échelle.

La poursuite et la réussite de l’intégration sont tributaires de la capacité des économies africaines à desserrer les contraintes et à relever les défis majeurs que sont la formation du capital humain et la maîtrise du savoir et de la technologie. Dans la mesure où la hiérarchie des économies est plus que jamais déterminée par la capacité à produire du savoir et de la technologie, l’intégration régionale ne peut assurer le développement que si elle permet aux économies africaines de ne plus être de simples consommatrices de technologies et de savoirs produits par d’autres, mais d’investir massivement pour en être productrices. Cela suppose une mutation structurelle qualitative des systèmes productifs, seule capable de les rendre aptes à faire face aux évolutions des conditions concurrentielles et aux changements mondiaux rapides.

L’intégration pourrait aussi améliorer la sécurité régionale, car l’accroissement des échanges commerciaux internationaux s’accompagne souvent d’une diminution des conflits.

Dans un monde où 60% des échanges commerciaux se font dans le cadre des chaînes de valeur mondiales, l’Afrique ne doit pas se limiter à la production de matières premières, mais s’industrialiser afin de créer des emplois pour sa population jeune désireuse d’un avenir d’opportunités en lieu et place de la frustration et du désenchantement actuels. Renforcer l’intégration régionale permettra à l’Afrique de devenir partie intégrante de l’économie mondiale.

Conclusion

Pour approfondir l’intégration régionale, et la rendre plus efficace, il faudra assurer la bonne gouvernance et donner aux institutions régionales le pouvoir de superviser la mise en œuvre, le contrôle et la coordination des activités d’intégration régionale.

Enfin, une vraie intégration régionale exige changement des mentalités, pragmatisme, rythme et cohérence, pertinence et compatibilité des priorités. Les États et les CERs doivent démontrer une réelle volonté d’atteindre cet objectif, en ciblant les besoins vitaux, clarifiant les missions, repensant leur mise en œuvre, en s’appuyant sur les atouts existants, pour permettre le développement et assurer sa pérennité.

Espérons que l’Afrique puisse saisir cette opportunité !

Pour aller plus loin :

-Abdou Salam Bello « La régionalisation en Afrique : essai sur un processus d’intégration et de développement» Editions l’Harmattan, Paris 2017.

-Jean-Marc Siroën « La régionalisation de l’économie mondiale » Editions La Découverte,

Paris 2004.

-Kpayagbe Théophile « L’intégration régionale comme stratégie de développement en Afrique » Editions Université Européenne, Paris 2011.

-Moussa Diakité « Le Défi de l’intégration économique en Afrique de l’Ouest », Editions l’Harmattan, Paris 1998.