« Sans unité, les peuples d’Afrique n’ont pas de futur, sauf comme perpétuelles et faibles victimes de l’impérialisme et de l’exploitation. » Julius K. Nyerere

Résumé

Le passage de l’OUA à l’UA (1963-2002) constitue un tournant décisif dans la dynamique d’intégration du continent africain. Il ne s’agissait pas seulement d’un changement de dénomination mais d’une véritable transformation structurelle en vue de relever les défis de ce siècle.

Introduction

L’unité africaine s’inscrit dans l’engagement des pays africains dans la lutte commune pour la reconquête de l’indépendance et de la liberté, ainsi qu’à la recherche d’une solidarité face aux défis de développement des pays africains. Cet article tentera de répondre aux questions suivantes : Comment a évolué l’O.U.A depuis sa création ? Comment s’explique la mise en place de l’Union Africaine ? Quels rôles et influences de l’U.A ? Quels ont été ses principaux succès et ses échecs ?
Avant de répondre à toutes ces questions, il convient d’abord de rappeler le contexte historique de l’O.U.A et de l’U.A.

I- De l’OUA à l’UA, une histoire de l’unité africaine

C’est en 1963, dans l’élan du mouvement de décolonisation de l’Afrique, que naît, à Addis-Abeba, l’O.U.A, ancêtre de l’Union Africaine, avec pour but d’encourager l’unité et la solidarité de l’Afrique et de libérer le continent du colonialisme.
Des chefs d’État, pères fondateurs de l’Afrique moderne, comme Léopold Senghor (Sénégal), Houphouët Boigny (Côte d’Ivoire), Modibo Keïta (Mali), Kwame Nkrumah (Ghana) ou encore Haïlé Sélassié (Éthiopie) voyaient dans cette organisation supranationale l’instrument qui leur permettra d’avancer vers une Afrique unie, répondant ainsi à l’idéal panafricaniste. Deux blocs antagonistes se sont confrontés au début de la création de l’O.U.A.

D’un côté, il y avait le bloc de Casablanca qui s’était réuni en janvier 1961 dans la métropole marocaine sous l’égide du Roi Mohammed V avec, à son côté, l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Guinéen Ahmed Sekou Touré et le Malien Modibo Keïta. De l’autre, le groupe de Monrovia, né dans la capitale libérienne autour du président William Tubman, avec comme piliers le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, le Camerounais Amadou Ahidjo et le Nigérien Hamani Diori. Les avis divergeaient sur la nature de cette union entre les radicaux du Groupe de Casablanca, les modérés du Groupe de Monrovia.  Les partisans du fédéralisme, menés par le président du Ghana Kwame Nkrumah, auteur d’un livre au titre évocateur L’Afrique doit s’unir, s’opposaient aux tenants d’une « Afrique des États » avec à leur tête le président sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ces derniers imposèrent leur vision et l’OUA devint un outil de coopération entre les États africains et non d’intégration. Ainsi, l’idée des Etats-Unis d’Afrique avec un gouvernement fédéral tant rêvé par Nkrumah fut enterrée.

L’établissement de l’OUA a été un pas important vers l’institutionnalisation de l’unité et la solidarité entre les États africains et l’intensification de la coopération pour le développement, mais l’organisation n’a pas été très efficace, elle n’a pas pu empêcher activement les conflits et maintenir la paix et la sécurité sur le continent qui s’est tout particulièrement illustrée par son absence dans les conflits des dernières décennies (Rwanda, Libéria, Sierra Leone, Libéria, côte d’Ivoire, Soudan etc.). Aussi, le projet de Communauté économique africaine a échoué et les arriérés de cotisations des Etats membres ont affaibli l’organisation.

C’est dans l’espoir de remédier à ces insuffisances que l’idée d’une nouvelle organisation, dotée d’institutions fortes a été lancée dès la fin des années 1990.

Les années 90 ont été une période de changement radical en Afrique. Sur le plan politique, la fin de la guerre froide a engendré des demandes de démocratisation et d’ouverture politique. Sur le plan économique, la mondialisation a créé des opportunités mais aussi des dangers d’exploitation. Tous ces changements ont entraîné une demande accrue d’institutions africaines que l’OUA n’était pas en mesure de satisfaire.

La déclaration de Syrte en Libye le 9 septembre 1999 est le constat d’échec de l’OUA, et celui de la conception qui préconisait le maintien des Etats dans la marche progressive vers l’Unité africaine. Il est surtout le résultat de la prise de conscience unanime que l’union est la seule solution qui assurerait à l’Afrique une place dans un monde tourné vers la création de grands ensembles.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la création de l’Union Africaine (U.A) en juillet 2002 à Durban, en Afrique du Sud.

Les objectifs de l’U.A sont ambitieux : œuvrer à la promotion de la démocratie, des droits de l’homme et du développement à travers le continent. Pour cela, elle compte sur une augmentation des investissements extérieurs par l’intermédiaire du programme du Nouveau partenariat pour le développement en Afrique (Nepad). La réalisation de l’unité africaine est également toujours au programme. Un grand changement par rapport à l’O.U.A. est la transformation du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un État-membre en un principe de non-indifférence. Celui-ci permet à l’U.A. d’intervenir en cas de crime de guerre, de génocide ou de crime contre l’humanité. Il affirme également le droit des États membres à solliciter l’intervention de l’Union pour restaurer la paix et la sécurité́. En définitive, l’Union Africaine vise à promouvoir et à garantir la paix, la sécurité́ et la stabilité́ sur le continent africain.

Depuis sa création, l’U.A fonctionne sous le même modèle que les Nations Unies avec des institutions clefs telles que : une Commission, un Conseil de paix et sécurité, un Parlement panafricain, un Conseil économique, social et culturel, une Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, une Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, une Banque centrale africaine. L’institution s’est également dotée d’une force d’intervention afin de répondre aux crises au niveau du continent.

II- L’Union Africaine face aux défis actuels :

Aujourd’hui l’Afrique est à la croisée de défis socio-économiques et sécuritaires majeurs. Face à l’urgence de la menace terroriste, de l’insécurité et au drame de la migration, L’UA s’est assignée comme objectif «une Afrique intégrée, prospère et pacifique» par la recherche « des solutions africaines aux problèmes africains ».

A- L’U.A et le défi des conflits

Après l’indépendance, la majorité des nouveaux Etats Africains étaient confrontés au problème des frontières tracées par la colonisation et par les tensions entre les différentes ethnies et tribus. Ainsi les régimes à « parti unique associé au culte du chef suprême » étaient censés exprimer la solidarité nationale selon l’adage « Une nation, un Etat, un parti »
C’est dans ce cadre que les principes initiaux de l’OUA ont été fondé : « l’Egalité souveraine de tous les Etats membres ; Non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats ; Respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat et de son droit inaliénable à une existence indépendante ».

Contrairement à l’OUA, l’UA a très tôt affiché son intention de s’impliquer dans la résolution des conflits et dans l’ouverture démocratique.

Pour ce faire, l’UA s’est dotée d’un Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) qui lui a permis de jouer un rôle majeur dans le domaine du maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité sur le continent africain.

Ainsi, l’UA a déployé ses efforts pour mettre fin à la guerre civile somalienne à travers l’envoi d’une force de maintien de la paix de 8000 hommes à Mogadiscio, en 2007, ou encore l’envoi d’une force de 7000 hommes en réponse au conflit du Darfour, figurent parmi les rares actions effectives prises par l’U.A pour résoudre ces conflits.

De même, le recours à la suspension pour contester les changements anticonstitutionnels de gouvernements, a permis à l’U.A d’exercer sa mission de promotion des principes démocratiques. (L’UA à exercer le droit de suspension dans plusieurs cas. A titre d’exemple le Togo en 2005, la Côte d’Ivoire en 2010, la Guinée Bissau en 2012, Mali en 2012, le Centrafrique en 2013, Burkina-Faso en 2015, le Soudan en 2019).

C’est une avancée considérable de l’UA vers la démocratie et la bonne gouvernance. Néanmoins, mis à part la condamnation des changements inconstitutionnels des régimes, l’effectivité des dispositions relatives à la transition démocratique de plusieurs Etats se trouve battue en brèche par la question non résolue du principe de la souveraineté des Etats dans la construction du panafricanisme, et les contraintes financières qui, ne peuvent favoriser le bon fonctionnement des institutions communes, encore moins la prise en charge des opérations d’intervention sur le terrain. Seuls 12 Etats-membres sur les 54 s’acquittent régulièrement de leurs cotisations.

Malgré les actions de l’U.A, plus de 42% des conflits dans le monde se déroule en Afrique. En 2008 69,2% de la population de l’Afrique subsaharienne gagne 2$ par jour (le taux le moins faible).

B- L’U.A et le défi de la migration : 

Partout dans le monde la migration constitue l’un des défis majeurs. En Afrique, le nombre des migrants est estimé à 16,3milliions de migrants internationaux et de 13,5millions de personnes déplacés dans leur propre pays. En 2025, un africain sur dix vivra et travaillera en dehors de son pays d’origine. Rien ne laisse présager un recul des flux migratoires car la croissance démographique, la récession économique, la mauvaise gouvernance, le clientélisme, la corruption et les conflits armés, contribuent à son accroissement et le recours aux pirogues génératrices de milliers de morts en Méditerranée. Plus encore, l’Afrique continue à être la proie de pays en recherche de ressources naturelles, avec très peu de retombées pour la population. Le réchauffement climatique risque encore d’aggraver la situation de désertification et d’appauvrissement des sols.

Devant les images de clandestins, de réfugiés ou d’immigrés entassés dans des embarcations le chercheur Romuald Likibi s’interrogeait en 2011 sur la manière dont l’UA comptait résoudre cette problématique et démontrait son utilité : « De manière pratique, que peut faire l’Union africaine et surtout quelle peut être sa réaction notamment lorsqu’un Etat membre manifeste un excès de zèle et d’ailleurs pas seulement sous la pression des partenaires outre- méditerranéens ? Le mutisme béat et traditionnel de l’Union africaine est formellement inconvenant. La même chose pour son immobilisme malséant. Un comportement loin d’être rationnel, c’est le moins que l’on puisse affirmer».

En janvier 2015, l’UA adopte l’Agenda 2063 qui préconise la libre circulation des personnes dans le cadre du programme d’intégration continentale. La libre circulation devrait contribuer à des augmentations importantes du commerce et de l’investissement entre les pays africains, ce qui renforcerait la position de l’Afrique dans le commerce mondial.

A l’échelle mondiale, et en Afrique, les États doivent coopérer pour exploiter les avantages pour le développement que les migrations apportent et pour contrôler ceux qui pénètrent et séjournent sur leur territoire. La tendance croissante à la titrisation des migrations et la fermeture des voies légales des migrations poussent à la migration irrégulière, mettant en danger les droits des migrants et stimulant la criminalité transnationale. La libre circulation des personnes en Afrique, une gouvernance efficace des migrations et un renforcement de la coopération interétatique sur les migrations devraient favoriser le développement et la sécurité de l’Afrique.

Aujourd’hui, il convient de souligner que la priorité pour l’Union Africaine (UA), est de mettre en application les mécanismes de lutte contre cette massive immigration. Cela nécessitera des stratégies et des moyens. Le défi à relever est considérable.

C- L’U.A et le défi d’intégration : 

Le continent africain, dans sa configuration actuelle continue de souffrir de difficultés qui nuisent à son intégration : infrastructures déficientes, endettement chronique, faible industrialisation, faible niveau du capital humain.

A ces difficultés s’ajoute le problème du financement de l’U.A : aujourd’hui les Etats africains ne contribuent qu’à hauteur de 40% du budget de fonctionnement de l’UA, alors que les institutions comme l’Union européenne ou d’autres pays comme les Etats-Unis et la Chine, fournissent le reste du financement.

Pour de nombreux observateurs, cette dépendance de l’union à l’aide étrangère (qui est d’ailleurs à l’image des budgets de la plupart de ses Etats membres) est le principal frein à la réussite de ses missions de maintien de la paix et de la sécurité, ainsi qu’à la réalisation des projets d’intégration sur le continent. Dans un rapport intitulé L’Union africaine face aux défis du continent, le chercheur belge Pascal de Gendt s’interrogeait en 2016 sur la manière dont l’UA pouvait « assurer sa crédibilité d’organisation « porte-parole de l’Afrique » si la majeure partie de son budget provient de contributions venant d’en-dehors du continent ».

Tout cela n’annonce pas un avenir rose pour l’organisation interétatique. À tel point que des voix s’élèvent pour demander que l’on privilégie la coopération régionale plutôt qu’un grand projet panafricain qui ressemble plus à une chimère qu’à une véritable solution. La Communauté est africaine, tirée par la locomotive kényane, est ainsi souvent citée en exemple. Tout comme l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Ces deux institutions avancent concrètement dans la construction de marchés communs. On y parle d’union douanière et monétaire et d’harmonisation du droit des affaires. Que du pratique et pas de politique. De la même manière, en cas de conflits, la médiation d’organes comme la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ou de la Southern African Development Community est parfois préférée à celle de l’Union Africaine.

CONCLUSION

L’un des grands défis posés aux Etats africains est la réalisation de l’unité politique conformément aux vœux des précurseurs du panafricanisme. La création de l’UA qui a succédé à l’OUA en 2002 ambitionnait de donner un nouveau souffle au processus d’intégration africaine. Cependant, comme la défunte OUA, l’UA doit faire face à des défis sécuritaires, démocratiques et de développement qui hypothèquent le décollage politique et économique du Continent.

Pour aller plus loin :

  • Fatany Talonto « Union africaine et développement entre espoirs et illusions » Editions l’Harmattan, Paris 2004.
  • Fulbert Sassou Attis « De l’unité africaine de Nkrumah à l’Union africaine de Kadhafi » Editions l’Harmattan, Paris 2008.
  • Guy Mvelle et Laurent Zang (Dir) « L’union africaine quinze ans après » Editions l’Harmattan, Paris 2017.
  • Moise Tchando Kerkou « Union africaine et processus d’intégration » Editions l’Harmattan, Paris 2011.
  • Pascal De Gendt « L’Union africaine face aux défis du continent » Rapport publié par Siréas asbl, Bruxelles 2016.
  • Romuald Likibi « L’Union africaine face à la problématique migratoire » Editions l’Hramattan, Paris 2011.
  • Youssef Nada « La transition démocratique et la garantie des droits fondamentaux » Éditions Publibook, Paris 2011.