Résumé

L’Afrique est souvent perçue comme un continent pris dans une spirale de violences ethniques. Depuis la vague d’indépendances des années 1960, des conflits ethniques sanglants ont été le lot de nombreux pays : l’Ouganda, l’Angola, le Mozambique, le Soudan, le Nigeria, le Kenya, l’Ethiopie, le Libéria, La Sierra Leone, le Burundi, le Rwanda, semblent conforter cette perception. L’analyse de cette problématique part d’une série de questions à savoir : Qu’est-ce que l’ethnicité ? Qu’est-ce que la citoyenneté ? Est-il possible de concevoir un système démocratique tenant compte des réalités ethniques africaines ? La démocratie est-elle incompatible avec l’ethnicité ? Quelles sont les éléments de cette crise de citoyenneté qui entravent le difficile ancrage de la démocratie ?

« Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir corrompu les africains eux-mêmes.»

Frantz Fanon (1925- 1961)

Introduction

La question de l’ethnicité et de la citoyenneté constitue une problématique complexe dans le monde, et particulièrement en Afrique. La complexité d’aborder cette question tient donc au fait qu’on y trouve dans l’ethnicité une chose et son contraire, des faits et des croyances, de l’objectif et du subjectif. Avant d’aborder cette question, il paraît nécessaire de clarifier les deux concepts : ethnicité et citoyenneté.

Depuis son apparition, le mot ethnie a fait l’objet de plusieurs définitions, parfois contradictoires. Chez les grecs anciens, l’ethnos désigne des groupes d’êtres humains définis par leur origine et leur condition commune, il ne se confond pas avec la polis, la cité-Etat, qui renvoie à l’idée de démocratie. La notion d’ethnie devient nettement dépréciative chez des auteurs qui l’introduisent dans la langue française au XIXe siècle, Vacher de Lapouge, Gobineau, qui en font une catégorie raciale, à laquelle s’opposent alors d’autres auteurs, comme Ernest Renan et Fustel de Coulanges. Sans revenir sur l’ensemble des définitions proposées par la littérature, on se limite à la définition du grand sociologue allemand Max Weber (1864 – 1920).

Au début du XXe siècle Max Weber, considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie moderne, définit l’ethnicité comme un construit social fondé sur la subjectivité des acteurs, et non sur une quelconque biologie raciale ou substance primordiale. Pour lui, les groupes ethniques entretiennent « Une croyance subjective à une communauté d’origine fondée sur des similitudes de l’habitus extérieur ou des mœurs, ou les deux, ou sur des souvenirs de la colonisation ou de la migration, de sorte que cette croyance devient importante pour la propagation de la communalisation – peu importe qu’une communauté de sang existe ou non objectivement».

De cette définition, il ressort que le groupe ethnique chez Weber a pour aspect primordial, une caractéristique culturelle (langue, religion ou traditions communes). C’est la même conception qui prévaut de nos jours, pour aller contre celle des ethnologues coloniales pour qui la race désignait ce qu’on appelle aujourd’hui le groupe ethnique.

Quant à la citoyenneté, « elle est à la fois un statut, correspondant à un ensemble de droits et de devoirs définis juridiquement, et une identité, reposant sur un sentiment d’appartenance à la collectivité politique ». Cette définition renvoie premièrement à la présence d’une collectivité nationale qui garantit des droits aux citoyens. Elle suppose ensuite l’existence d’une identité commune à tous les citoyens, des valeurs qui soient partagées par tous.

L’Ethnicité à l’épreuve des enjeux politiques

Depuis l’acquisition de l’indépendance des pays africains, la question ethnique est au centre de la problématique des conflits qui secouent l’État postcolonial. Toutefois, cette question aussi sensible soit-elle, n’est pas une exclusivité africaine, d’autres continents ont aussi connu des conflits sanglants terribles (l’Irlande du Nord, Bosnie-Herzégovine, Birmanie, Bengladesh, pour n’en citer que quelques-uns.

L’analyse scientifique du fait ethnique doit beaucoup, dans cette perspective, aux africanistes qui ont constamment manifesté une sensibilité particulière à cette problématique, sans être d’accord entre eux quant à la manière de l’aborder. Ainsi les uns voient dans les ethnies africaines une création toute coloniale, pour les autres, les ethnies réfèrent à un mode tribal d’organisation sociale ayant prévalu en Afrique des milliers d’années avant l’aventure coloniale. En revanche, ce qui paraît moins sujet à polémique, c’est le fait que sous l’emprise de la colonisation, les ethnies africaines vont se cristalliser et se découvrir des frontières. Cette cristallisation, l’autorité coloniale l’a voulue, dans la mesure où le découpage ethnique servait ses intérêts. « Les fonctionnaires de la bureaucratie coloniale, reconnaît J.-F. Bayart, mi-administrateurs mi-ethnologues, ont d’emblée donné un coup de pouce idéologique décisif à la concrétion des consciences ethniques ».

Par ailleurs, si le pouvoir colonial a instrumentalisé l’ethnicité à des fins propres, l’État postcolonial a poursuivi sur le même registre. Au moment critique de la décolonisation de l’Afrique, les partis politiques se constituaient sur une base ethnique.

Pour le sociologue anglais John Rex « l’ethnicité est quelquefois envisagée comme un jeu d’institutions sociales, culturelles et politiques. C’est dès lors qu’elle peut faire l’objet d’ethnicité instrumentalisée », Il précise que « l’expérience de la discrimination et l’échec de l’accès à l’égalité peuvent conduire à la réaffirmation de la culture ethnique, y compris dans ses expression religieuse ».

De même, le Professeur Paul D. Williams, pense que les analystes doivent s’intéresser à l’« ethnie plus », c’est-à-dire chercher les causes additionnelles aux conflits. L’ethnie n’est qu’un vecteur. Ce qui apparaît à première vue comme des combats entre ethnies est bien souvent entièrement lié à des luttes entre les élites, pour la puissance politique ou matérielle. Ainsi, au Soudan du Sud, le conflit était au départ une opposition entre élites pour l’accès au pouvoir, avant de se cristalliser sur l’appartenance ethnique et une opposition entre Dinka et Nuer. Ce conflit est devenu effectivement un conflit semblant de nature ethnique, mais sa cause est bien plus complexe.

Les enjeux de ces conflits sont divers, le contrôle d’un territoire, les manipulations politiques, la participation au prises de décisions politiques, la reconnaissance d’une spécificité culturelle, linguistique ou religieuse, la volonté d’une autonomie économique, etc.

Ainsi, en Éthiopie, la dimension ethnique est forte dans le conflit qui oppose les Oromos et les Amharas, au régime éthiopien, mais c’est une erreur d’analyse que de réduire ces tensions à une question ethnique. Les Oromo, les Amhara et les Tigréens représentent chacun des groupes très hétérogènes.

Les contestations qui ont conduit à l’instauration de l’état d’urgence, en 2016, et à la répression de l’opposition, trouvent leurs racines dans l’annonce par l’administration de la capitale Addis-Abeba d’intégrer plusieurs municipalités voisines à son plan d’extension urbaine, et donc d’empiéter sur la région Oromo. Les manifestants ne rejettent pas le fédéralisme ethnique en lui-même, mais le fait que le régime ne se soit jamais démocratisé, et que les retombées économiques ne bénéficient pas à tous.

En Afrique de nombreux pays retrouvent les mêmes difficultés de gouvernance. Les dirigeants considèrent l’État comme leur bien personnel et s’accaparent ainsi les ressources du pays. Au Zaïre de Mobutu, par exemple, le pouvoir dénonçait le tribalisme, jugé anachronique dans la vie d’un État qui aspirait à la modernité. Cependant, la pratique a été souvent l’exact contraire du discours, le chef de l’État pensant d’abord à son clan et à son ethnie.

Le Kenya est aussi un autre exemple de gouvernance dite néopatrimoniale, où l’ethnie constitue un mode de mobilisation commode pour les politiciens qui se disputent le pouvoir et les ressources attenantes à celui-ci.

Aujourd’hui, et en dépit du retour au multipartisme politique qui constitue un progrès en soi de nombreux pays d’Afrique rencontrent encore les mêmes difficultés de gouvernance par des dirigeants qui considèrent l’État comme leur bien personnel et s’accaparent ainsi les ressources du pays.

L’ethnicité dans le processus de démocratisation : le tribal et le citoyen

L’Afrique est une mosaïque d’ethnies les Wolof du Sénégal, les Zulu d’Afrique du Sud, les Beti du Cameroun, les Vili et les Nzebi du Congo, les Luo du Kenya, les amhara , et les Tigréens de l’Ethiopie , les Bakongo et les Ovimbundo de l’Angola Peulhs et Banbara de la Guinée pour ne citer que ces ethnies. Toutes les sensibilités coexistent dans cette mosaïque.

Mais le problème fondamental dans la plupart des Etats africains, c’est que l’ethnicité se nourrit de l’incurie politique.

La responsabilité de l’ethnicisation des relations politiques incombe principalement aux élites africaines. L’ethnie ne conduit pas mécaniquement à l’ethnisme, camouflage de bien des conflits politiques.

Ainsi, dans beaucoup d’Etats africains, les responsables politiques se servent, des clivages ethniques pour la préservation ou la conquête du pouvoir. C’est donc moins le réflexe identitaire ethnique que la manipulation politique qui se trouve être la cause explicative de ces multiples conflits. Aussi bien pour ceux qui gouvernent que pour les opposants, le sentiment ethnique est en Afrique une fibre sensible dont on se sert en politique. Le politologue français Jean-François Bayart parle « d’instrumentalisation de la part des différents partis qui s’engagent dans la course au pouvoir ».  Cela veut dire que le jeu démocratique va rapidement se cristalliser sur ces consciences ethniques, ce qui dans une certaine mesure a été à l’origine de l’échec des transitions démocratiques dans la majorité des pays africains.

En ce sens l’ethnicité n’est pas forcément un mal absolu se prêtant à toutes les diabolisations. Au contraire, elle peut être, sous certaines conditions, un mode légitime de participation politique, une médiation positive, un vecteur d’intégration sociale et d’accès à l’espace public pour des groupes qui en sont exclus pour différentes raisons. Elle ne saurait, par conséquent, être considérée comme. une menace. Elle l’est certainement devenue lorsqu’elle fut instrumentalisée par certains des politiciens peu scrupuleux. L’objectif étant pour l’Afrique d’inventer un modèle politique, démocratique, tenant compte de ses réalités, le nier ou l’éviter, c’est se résoudre à bâtir un édifice sur du sable puisque, comme disait Julius Nyerere. « Mais il faut être prudent et éviter de copier systématiquement les autres, les copies n’ont pas de vie (…). Si nous continuons sur le chemin actuel du mimétisme démocratique, nous allons encore couler ».

Dans de nombreuses nations multiethniques comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud suivent les règles du jeu démocratique, ce qui permet de constater que la cohabitation ethnique peut se faire de manière harmonieuse, sans conflit violent. Mais pour cela, il est essentiel que les mécanismes institutionnels de ces nations assurent la représentation des intérêts des différents groupes ethniques. Les conflits ethniques ne sont donc pas inévitables. Ils seraient dus à des inégalités structurelles, de statut social, de pouvoir politique et de ressources économiques entre les différents groupes menant à des classifications sociales et politiques.

Cependant, le fait que les pays africains sont actuellement bloqués dans leur marche vers la démocratie ou que cette démocratie est faible ou même absente n’est pas une fatalité. Elle traduit l’état de la société africaine, sa spécificité culturelle et historique. La démocratie politique, dans le sens européen est historique et ne peut pas être arbitrairement importée d’un pays à un autre, d’un type de société vers une société d’une autre nature, avec d’autres cultures et traditions politiques. Comme l’affirmait Raymond Aron : « dans chaque société, les institutions doivent être adaptées aux particularités d’une constellation historique singulière ».

L’éminent professeur Mbonimpa Melchior considère l’interdépendance de la démocratie et de l’ethnicité est une condition principale de l’éclosion d’une Afrique stable et sécurisée. Il disait que « Le défi à relever est donc, le maintien d’une tension féconde entre démocratie et ethnicité. Aucun des deux pôles ne doit être supprimé. La démocratie, telle que les autres l’ont pensée pour eux – mêmes, ne peut pas être adopté et implanté en Afrique sans retouches (.…)L’ethnie est un rempart contre la désintégration. Mais le tribalisme qui hiérarchise les ethnies en permettant à certains d’en écraser d’autres et de leur imposer le silence n’a pas d’excuse. Il faut donc, laborieusement, sauver l’équilibre entre démocratie et ethnicité, surveiller la balance, et ajouter du poids chaque fois que l’un des plateaux menace de devenir plus léger».

In fine nous concluons aves le Professeur Mbonimpa « entrer en démocratie, c’est bien plus qu’avoir le droit de déposer librement un bulletin de vote dans les urnes, une fois tous les quatre ans. C’est aussi, de façon essentielle, soumettre constamment ses opinions à la critique, sur la place publique ; c’est aussi lutter avec les mots, s’exprimer, argumenter, démonter, répondes aux objections, persuader…C’est apprendre à revenir sur ses convictions ou à accepter qu’elles soient éventuellement battues et rejetées au moment du verdict. »

Pour aller plus loin :

  • Camile Roger Abolou «La citoyenneté de parole en Afrique » Editions L’Harmattan, Paris, 2016.
  • Dominique Schnapper « Qu’est-ce que la citoyenneté ? » Editions Gallimard, Paris, 2000.
  • Essè AMOUZOU « La démocratie à l’épreuve du régionalisme en Afrique noire », Paris, Editions L’Harattan, Paris, 2013.
  • Gakunzi David « Rencontre avec Julius Nyerere » Editions Descartes et compagnie, Paris, 1995.
  • Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo « Au cœur des ethnies : Ethnie, tribalisme et Etat en Afrique » Editions la découverte, Paris 1985.
  • Jean-François Bayart « L’État en Afrique. La politique du ventre » Editions Fayard, Paris, 2006.
  • Jean-François Bayart « L’illusion identitaire Paris, Fayard. 2007.
  • Max Weber « Économie et société » Editions Pocket, Paris, 2000.
  • Mbonimpa Melchior «Ethnicité et démocratie en Afrique: l’homme tribal contre l’homme citoyen ?» Editions L’Harmattan , Paris ,1994
  • Paul D. Williams « War and Conflict in Africa » Editions Polity Press, Cambridge 2011.
  • Raymond Aron « Démocratie et totalitarisme » Éditions Gallimard, Paris, 1965.
  • John Rex « Ethnicité et Citoyenneté, Sociologie des sociétés multiculturelles » Editions L’Harmattan, Paris, 2006.